Les +50 ans : angle mort… ou levier caché de l’outdoor ? Avec Thierry Seray
Crédit photo : Slater Neborsky - Armstrong Foils - Rider : Marilyn Knecht
Ils sont partout sur les spots, au ski, en wing, en rando, en trail ou en grimpe. Ils pratiquent, voyagent, s’équipent… et pourtant, ils restent largement absents des images et des discours des marques outdoor. On parle ici des +50 ans (allez on lâche le mot : les seniors!).
Dans ce nouvel épisode de MORDU – Tendances Ride, Mathieu retrouve Thierry Seray, observateur aiguisé du secteur et passionné de glisse, pour décrypter ce paradoxe bien connu mais rarement exploré : une population surreprésentée dans la pratique… et sous-représentée dans la communication.
Pourquoi ce décalage ? Est-il inévitable ? Et surtout : comment cette tension peut devenir une force pour inspirer, attirer de nouveaux pratiquants et raconter autre chose de l’outdoor ?
Un épisode lucide, qui ouvre des perspectives à la fois culturelles et business.
Un poids économique considérable
Ce paradoxe est d’autant plus frappant que cette population est centrale d’un point de vue économique.
Quelques repères clés :
Les 50 ans et plus représentent environ 50 % des dépenses de consommation en Europe
Cette part monte jusqu’à 60 % dans des secteurs comme le tourisme, le bien-être et les loisirs
Ils disposent en moyenne de :
plus de temps libre
un pouvoir d’achat plus élevé
une forte appétence pour les expériences (voyages, stages, équipements)
Autrement dit : une cible majeure pour l’outdoor.
Pourquoi les marques ne leur parlent pas (vraiment)
Ce n’est pas un oubli. C’est une tension structurelle. L’ADN de l’outdoor repose historiquement sur trois piliers :
la jeunesse
la performance
la progression
Des codes puissants, qui construisent le désir. Mais ces codes posent un problème :
comment parler à une population plus âgée sans “vieillir” son image de marque ?
Résultat :
les marques continuent de cibler les jeunes dans leurs représentations
tout en vendant, en réalité, à une population plus large et plus âgée
Un grand classique… Dans le nautisme ou l’automobile, les visuels montrent souvent des quadragénaires dynamiques… alors que les acheteurs ont souvent 60 ans et plus.
Une génération fondatrice… toujours active
Il y a aussi une dimension historique essentielle.
Les sports outdoor modernes sont récents :
explosion du windsurf dans les années 80
émergence de la grimpe moderne
développement du surf contemporain
arrivée plus récente du kite, du foil, de la wing
Les pionniers de ces disciplines ont aujourd’hui 50, 60, parfois 70 ans.
Et contrairement à d’autres sports :
👉 ils n’ont pas arrêté.
On observe :
des surfeurs de plus de 50 ans toujours performants (Kelly Slater)
des watermen comme Laird Hamilton toujours actifs
des pratiquants en wing, en voile, en montagne bien au-delà de 60 ans
L’outdoor n’est pas un sport “jetable”. C’est un sport qui s’inscrit dans la durée.
Une différence clé avec les sports traditionnels
C’est un point structurant.
Dans des sports comme le football :
la pratique compétitive devient difficile avec l’âge
des formats “adaptés” apparaissent (ex : walking football)
À l’inverse, dans l’outdoor : le sport n’a pas besoin d’être transformé pour durer
Ce qui change :
l’intensité
le niveau d’engagement
les objectifs
Mais pas la pratique elle-même. On ride différemment… mais on ride toujours.
Le vrai sujet : une tension… pas un problème
Et si ce décalage n’était pas une erreur à corriger ? Mais une tension structurante du secteur. D’un côté :
les jeunes incarnent :
la performance
le rêve
l’esthétique
De l’autre :
les pratiquants plus âgés incarnent :
la longévité
la fidélité
la profondeur de pratique
Deux dimensions complémentaires.
Crédit photo : Slater Neborsky - Armstrong Foils - Rider : Marilyn Knecht
Une opportunité puissante pour attirer les jeunes
C’est là que le sujet devient vraiment intéressant. Montrer des pratiquants de 60 ou 70 ans actifs, engagés, passionnés…
Ce n’est pas seulement parler aux seniors. C’est aussi envoyer un message fort aux plus jeunes :
“Ce que tu commences aujourd’hui, tu peux le vivre toute ta vie.”
Dans un monde où :
la durabilité devient centrale
la santé et la longévité sont valorisées
les trajectoires de vie se réinventent
Cette promesse est extrêmement puissante.
Vers un récit plus transgénérationnel
Certaines pistes émergent déjà.
Plutôt que d’opposer les générations, il devient possible de raconter :
la transmission
la pratique en famille
les parcours de vie
la passion qui dure
Un imaginaire de la continuité, plutôt que de la rupture. On le voit dans d’autres univers :
le luxe (transmission, héritage)
l’horlogerie (objet intergénérationnel) : “Jamais vous ne posséderez complètement une Patek Philippe. Vous en serez juste le gardien, pour les générations futures”
L’outdoor a une carte unique à jouer : celle d’une culture vivante, qui traverse les âges.
Conclusion : un angle mort qui peut devenir une force
Les +50 ans ne sont pas “le futur” de l’outdoor. Ils en sont déjà une composante majeure.
Le vrai enjeu n’est pas de changer radicalement les codes. Mais d’assumer une réalité plus riche.
Car au fond, la promesse la plus forte de l’outdoor n’est peut-être pas :
la performance
ni l’exploit
C’est la durée.
Pouvoir rider longtemps. Évoluer. Transmettre. Continuer.
Et ça, c’est une histoire que toutes les générations peuvent entendre.
Présentation de Thierry Seray
Thierry connaît intimement l’univers de la glisse et de l’outdoor. Fondateur de Sport Mindset, sa mission est de décrypter les évolutions des pratiques sportives, repérer les signaux faibles, comprendre les interactions entre sport et société.
Chez MORDU, on adore ses analyses : https://thierryseray.com/tendances/
A Découvrir SUR MORDU
Thierry est un habitué de MORDU. Découvrez nos précédents chroniques :
Quel avenir pour le foil ? Tout ce que vous souhaitiez savoir sur les origines du foil, et son avenir!
Le wing, gadget ou tendance lourde ? Tout est dans le titre (et on a déjà la réponse)
SOURCES ET REFERENCES
Foil Armtrongs : https://armstrongfoils.com/
Philippe Patek : https://www.patek.com/fr