Anaïs Guesny et QuiverPlace : l’IA peut-elle révolutionner le business de la glisse ?

Peut-on aujourd’hui lancer une startup tech dans la glisse sans savoir coder, sans équipe de développeurs et sans investir 100 000 euros dans un premier produit ? Avec QuiverPlace, Anaïs Guesny veut démontrer que oui.

Pour ce nouvel épisode de MORDU : Tendances Ride, direction Dakhla et le B2B Kite&Connect. Face à la lagune, entre deux sessions de wing et avec quelques bonnes rafales en fond sonore, Mathieu reçoit Anaïs Guesny, fondatrice de QuiverPlace, une marketplace dédiée au matériel de glisse d’occasion.

Après douze années chez Microsoft, Anaïs a décidé de croiser ses deux univers : l’intelligence artificielle et la glisse.

Résultat : une startup créée en quelques mois, largement grâce à l’IA, sans qu’elle ait elle-même écrit une ligne de code.

Mais derrière la prouesse technologique, il y a surtout une vraie question pour notre industrie : et si l’IA abaissait suffisamment les barrières à l’entrée pour faire émerger une nouvelle génération d’acteurs ultra-spécialisés dans la glisse ?

De Microsoft à la glisse : « Crée-toi ton job de rêve »

Avant QuiverPlace, Anaïs Guesny a passé douze ans chez Microsoft.

Business development, startups, scale-ups, intelligence artificielle… sur le papier, elle finit même par décrocher ce qu’elle décrit comme son « dream job » : un poste international dans l’IA, rattaché au siège de Microsoft.

Mais quelque chose ne colle plus.

La disparition brutale d’un manager dont elle était très proche, puis une période d’épuisement professionnel, viennent rebattre les cartes.

« Je me suis dit : tu vas te bouger les fesses quand pour vivre de ta passion ? […] Bouge-toi pour aller choper tes rêves et vivre de ta passion. Donc c’est ce que j’ai fait. »

Le projet professionnel commence alors à se rapprocher de ce qui l’anime personnellement : la mer, la Bretagne, le wingfoil et la glisse.

Et Anaïs finit par résumer son nouveau cahier des charges en une phrase :

« Vas-y, crée-toi ton job de rêve. »

Quelques mois plus tard, la voilà à Dakhla, au B2B Kite&Connect, à parler business les pieds dans le sable après une session de wing au lever du soleil.

« Je suis montée sur scène en tongs, les cheveux comme ça… Jamais de ma vie chez Microsoft j’aurais imaginé ça. Là, je me suis dit : je suis à ma place. »

QuiverPlace : sortir l’occasion de la jungle des petites annonces

L’idée de QuiverPlace vient d’abord d’une frustration de pratiquante.

Quand Anaïs commence le wingfoil, elle cherche logiquement à s’équiper d’occasion : le matériel coûte cher, elle sait qu’elle va progresser rapidement et changer régulièrement de quiver.

Mais elle découvre un marché extrêmement fragmenté.

Leboncoin, Marketplace, groupes Facebook, WhatsApp, petites annonces spécialisées, discussions directement sur le spot… L’offre existe, mais elle est dispersée, difficile à comparer et pas toujours rassurante.

Et Anaïs réalise rapidement que le problème ne concerne pas uniquement les débutants.

« Je pensais que mon pain point était lié au débutant. Et en fait, mes potes riders avancés avaient les mêmes problèmes. »

QuiverPlace veut donc devenir une place de marché spécialisée pour le kite, le wing, le windsurf et plus largement les pratiques autour du foil.

L’idée : réunir au même endroit les annonces des riders mais aussi celles des shops, écoles ou professionnels, avec les codes et les filtres propres à nos sports.

Et surtout, apporter ce qui manque souvent dans une transaction entre particuliers : de la confiance.

Aujourd’hui, la plateforme propose notamment un paiement sécurisé avec séquestre via Stripe, une messagerie intégrée, une gestion de la livraison et un système d’évaluation des utilisateurs. QuiverPlace précise néanmoins ne pas expertiser lui-même le matériel : la description de son état reste de la responsabilité du vendeur.

Une photo du matos… et l’IA crée l’annonce

C’est là que QuiverPlace commence à devenir particulièrement intéressant.

L’IA n’est pas seulement utilisée en coulisses pour construire la société. Elle est directement intégrée dans l’expérience utilisateur.

Pour mettre un produit en vente, le rider peut prendre une photo de son matériel. L’outil cherche ensuite à identifier la marque, le modèle et certaines caractéristiques, puis récupère les informations techniques nécessaires pour préremplir l’annonce.

« Tu prends une photo de ton matériel. Ça détecte la taille, la marque, le modèle et ça va chercher la description technique de la fiche. »

L’humain reprend ensuite la main sur ce que l’IA ne peut pas connaître : état réel du matériel, nombre de sorties, réparations ou prix souhaité.

QuiverPlace développe également Malo, un assistant destiné à aider les pratiquants à identifier le matériel qui correspond à leur niveau, leur pratique et leur budget.

Au moment de notre enregistrement à Dakhla, Anaïs annonçait environ 1 900 références sur la plateforme. Quelques jours plus tard, QuiverPlace en affiche déjà plus de 2 200, issues à la fois de riders et de shops partenaires.

Une startup tech… sans écrire une ligne de code

Mais le véritable twist de l’histoire QuiverPlace se trouve peut-être ici.

Anaïs n’est pas développeuse.

Et pourtant, elle affirme avoir construit elle-même une très grande partie de la plateforme.

Comment ? Grâce au vibe coding.

Le principe : au lieu d’écrire directement le code, l’entrepreneur décrit à une intelligence artificielle ce qu’il souhaite créer, dialogue avec elle, teste, corrige et itère.

« J’ai créé la plateforme que j’ai créée aujourd’hui, je n’ai pas écrit une ligne de code et j’ai tout vibe codé moi-même. »

Anaïs utilise notamment Lovable pour développer QuiverPlace, tout en faisant régulièrement contrôler les grandes étapes techniques et la sécurité par un développeur expérimenté.

Un point sur lequel elle insiste : l’IA ne dispense pas de comprendre ce que l’on fait ni de savoir s’entourer.

Paiements, données clients, architecture ou sécurité ne peuvent pas être traités à la légère simplement parce qu’un outil promet de générer le code à votre place.

Faut-il encore 100 000 euros pour lancer une startup tech ?

C’est peut-être le sujet le plus passionnant de cet épisode.

L’IA ne permet pas seulement d’aller plus vite. Elle pourrait surtout changer l’économie du lancement d’une entreprise.

Anaïs prend un exemple très concret :

« On n’a pas besoin de 100 000 euros pour faire un MVP aujourd’hui dans la tech. Avant, un MVP, tu avais vraiment 70, 80, 100 000 euros vite fait à mettre dans un vrai MVP tech. »

Évidemment, cela ne veut pas dire qu’entreprendre devient gratuit.

Il reste le temps passé, les outils, l’infrastructure, la consommation de modèles d’IA, le marketing… et surtout la difficulté de trouver des clients.

Mais une barrière historiquement très importante est en train de tomber : celle qui séparait l’idée de sa première mise sur le marché.

Prototyper, créer une landing page, automatiser un process, développer une première fonctionnalité ou tester un service devient accessible à des profils qui, hier encore, auraient dû trouver un associé technique ou lever de l’argent avant même de savoir si quelqu’un voulait leur produit.

« La barrière de test, elle est levée. En fait, on peut tout tester. »

Pour l’écosystème glisse et outdoor, constitué d’une multitude de marchés relativement petits et spécialisés, les conséquences pourraient être particulièrement intéressantes.

Des projets trop petits pour financer une grosse structure technologique pourraient désormais devenir économiquement viables.

Une entreprise « AI by default »

Anaïs veut pousser cette logique beaucoup plus loin.

QuiverPlace est pensé comme une entreprise « AI by default » : avant de recruter quelqu’un ou de mettre en place un process classique, elle cherche d’abord ce qui peut être automatisé.

Non pas pour construire une entreprise sans humains, assure-t-elle, mais pour réserver leur temps à ce qui apporte réellement de la valeur.

« Je mets l’IA partout et je ne veux pas remplacer l’humain, mais je veux pouvoir embaucher des humains quand j’arrive à saturer le modèle avec l’IA. »

Paradoxalement, sa vision de l’IA est donc profondément humaine.

Dans le milieu de la glisse, difficile d’imaginer remplacer totalement la relation avec les shops, les riders ou les partenaires par des agents conversationnels.

« Je pense que l’IA est capable de remettre l’humain au centre. Parce qu’en fait, c’est quand même cruel d’embaucher des gens pour qu’ils fassent des fichiers Excel toute la journée. »

Automatiser le répétitif pour consacrer davantage de temps aux relations, aux produits, aux utilisateurs… et pourquoi pas aller rider quand les conditions sont bonnes.

Sur le papier, le programme nous plaît plutôt bien chez MORDU.

Shops et seconde main : concurrents ou partenaires ?

Autre choix intéressant : QuiverPlace ne veut pas opposer la marketplace aux acteurs historiques de la distribution.

La plateforme commence au contraire à récupérer automatiquement les stocks d’occasion de certains shops.

Lorsqu'un produit est vendu chez le revendeur, il disparaît du catalogue QuiverPlace. Lorsqu’un nouveau produit d’occasion arrive, il peut être ajouté automatiquement.

L’objectif est double : apporter davantage de choix aux acheteurs et permettre aux magasins de faire tourner plus facilement leurs reprises et leurs stocks d’occasion.

Une logique qui pourrait devenir stratégique dans un marché où les pratiquants multiplient les supports, où le prix du matériel neuf augmente et où l’innovation accélère en permanence le renouvellement des quivers.

L’occasion comme réponse à la surconsommation ?

Kite, wing, foil, windsurf, dockstart, downwind…

Pour les passionnés de glisse, une terrible maladie sévit toujours : l’envie de tester le nouveau matos.

Chaque saison apporte ses nouveaux shapes, constructions, ailes, foils ou concepts. Et les garages se remplissent.

La seconde main répond donc à un enjeu économique évident, mais également à une question environnementale.

Anaïs s’intéresse depuis longtemps aux sujets de sustainability et voit dans l’économie circulaire une manière pragmatique de prolonger la durée de vie d’équipements dont la fabrication reste très consommatrice de matériaux et de ressources.

« Ça donne une seconde vie au matos qui dort. […] Je porte ma pierre à l’édifice avec une partie circulaire. »

Sans prétendre régler à elle seule l’impact environnemental de notre passion, QuiverPlace veut au moins faciliter un réflexe assez simple : avant d’acheter neuf, regarder ce qui existe déjà.

Le vrai défi de QuiverPlace commence maintenant

Car l’IA peut construire une plateforme. Elle ne crée pas automatiquement un marché.

Comme toutes les marketplaces, QuiverPlace fait face au fameux problème de la poule et de l’œuf : sans vendeurs, pas d’acheteurs ; sans acheteurs, les vendeurs ne restent pas.

Anaïs a donc volontairement commencé par constituer l’offre, grâce à son réseau de riders, aux réseaux sociaux et surtout à des partenariats avec les professionnels.

La prochaine bataille sera celle de l’usage : faire venir les acheteurs, réaliser suffisamment de transactions et installer un nouveau réflexe dans une communauté déjà habituée à Leboncoin, Facebook ou WhatsApp.

Côté business model, Anaïs évoque plusieurs pistes : frais sur les transactions, options de visibilité pour les annonces et, à terme, services premium pour les professionnels. Au moment de l’enregistrement, elle annonçait des frais de transaction de 3 % côté acheteur.

La documentation actuelle de QuiverPlace précise toutefois que les frais facturés correspondent pour l’instant aux coûts techniques du paiement Stripe et qu’aucune commission additionnelle n’est perçue par la plateforme : le modèle est donc encore en phase de construction et susceptible d’évoluer.

Et dans cinq ans ?

La vision d’Anaïs est simple :

« Que quand on pense acheter ou revendre du matos d’occasion, on pense QuiverPlace par défaut. »

Le pari est ambitieux.

Mais au-delà de la réussite ou non de QuiverPlace, son aventure raconte probablement quelque chose d’important sur le moment que nous vivons.

L’intelligence artificielle ne va pas uniquement transformer les géants de la tech ou les grandes entreprises.

Elle pourrait aussi permettre à des passionnés de lancer beaucoup plus facilement des business ultra-spécialisés, conçus autour de communautés qu’ils connaissent intimement.

Et dans l’univers de la glisse, où l’on croise depuis toujours beaucoup de bricoleurs, de passionnés et d’entrepreneurs un peu fous, ça pourrait donner quelques très belles histoires.

À condition, comme le rappelle Anaïs, de rester curieux, de tester… et surtout d’aller rider de temps en temps.

Écouter l'épisode

L’IA peut-elle révolutionner le business de la glisse ? – Anaïs Guesny | QuiverPlace

Retrouve l'intégralité de l'échange avec Anais GUESNY de QUIVERPLACE sur MORDU, le podcast des passionnés de glisse et d'outdoor.

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