Damien Girardin - fondateur de reedin : “Le conseil le plus important dans la vie : c’est de commencer ”

Damien GIRARDIN, co-fondateur de REEDIN

Le premier kite Reedin est prêt. Cape Town, Table Mountain en arrière-plan, le King of the Air pour décor. Kevin Langeree s'apprête à le faire voler. Ryan, son vidéaste, filme. Damien Girardin tient l'aile.

Quand le kite se lève, Damien fond en larmes. Pas la petite larme discrète : il pleure à sanglots.

Six mois plus tôt, il n'avait encore aucun produit. Il venait de quitter Naish après quinze années passées à dessiner des ailes, des barres et une partie de l'histoire moderne du kite. Entre les deux : une grave blessure au genou, un projet développé dans un abri de jardin, des fournisseurs qui ferment leur porte et des nuits presque sans sommeil.

Cette scène raconte bien l'épisode. Derrière le designer reconnu, il y a un homme qui a accepté de repartir de zéro.

Damien GIRADIN pendant l’enregistrement de MORDU

Une école d'ingénieur choisie pour le vent

Chez Damien Girardin, le produit arrive avant le business. Enfant, il construit des Lego, des planches et tout ce qui peut lui permettre de comprendre comment les choses fonctionnent. Il rêve même de travailler chez Poma pour concevoir des remontées mécaniques et, accessoirement, pouvoir skier davantage.

Lorsqu'il choisit ses études, le raisonnement est celui d’un passionné : Marseille offre une école d'ingénieur et suffisamment de vent pour naviguer quatre ou cinq fois par semaine. Damien y étudie la technologie mécanique et le design industriel, tout en poursuivant la compétition en windsurf.

Le premier grand virage se joue au culot. À la recherche d'un stage chez Gaastra, il se rend sur une compétition à l'Almanarre, repère Matt Pritchard et l'aborde directement. Quelques semaines plus tard, le voilà à Hawaii. Il travaille sur des produits de windsurf, navigue à Hookipa et découvre de l'intérieur les débuts du kite.

À son retour, il devient le premier salarié de Takoon. La marque française démarre fort, portée par une génération qui invente encore les codes du kite moderne. Deux ans plus tard, le téléphone sonne en pleine nuit : le patron de Naish veut lui parler. À moitié endormi, Damien lui demande de rappeler à une heure plus raisonnable. Sa femme se réveille, comprend qui vient d'appeler et lui conseille vivement de décrocher son téléphone.

Trois mois plus tard, le couple et leurs deux jeunes enfants s'installent à Maui. Le séjour devait durer un an. Damien y vivra finalement près de vingt ans.

Quinze ans chez Naish

Quand Damien arrive chez Naish en 2004, l'entreprise ne compte qu'une petite équipe. Il est le plus jeune et vient du marché français, alors en avance sur plusieurs dimensions du kite : depower, nouveaux shapes, twin-tips, couleurs et usages réels des pratiquants.

. Aux États-Unis, son âge et son diplôme importent moins que ce qu'il sait faire. On lui fait confiance, il propose, la marque essaie.

Au fil des années, le périmètre de Damien s’étend. Il travaille sur les barres, les planches, le marketing, les riders et les contenus. Il cite notamment le shape Sigma, conçu pour améliorer la stabilité des premières ailes à bridage, la Naish House réunissant de jeunes talents du monde entier ou encore la web-série Naish Kiteboarding TV.

Mais après quinze ans, la liberté ne suffit plus. Damien travaille comme si la marque lui appartenait, sans en être actionnaire. Il vit dans une île très chère, sans réelle sécurité à long terme, et ressent un décalage croissant sur le rythme de l'innovation.

« Quand tu fais tout pour une boîte comme si c'était ta boîte, tu te dis quand même que ce serait mieux que ce soit ta boîte. »

L'idée de créer une marque avec Kevin Langeree existe déjà, évoquée plusieurs fois autour d'une bière. Elle reste pourtant un rêve jusqu'à ce qu'un accident change le rapport de Damien au temps.

Le genou qui fait tout basculer

Six mois avant son départ, Damien se détruit le genou. Le premier médecin qui examine son IRM lui annonce qu'il ne pourra plus jamais faire de sport. Un autre spécialiste se montre moins définitif, mais l'opération est lourde. Damien passe trois mois allongé, avec des douleurs très fortes et la peur de ne jamais retrouver sa vie d'avant.

Le père de famille qui gérait tout devient dépendant des autres. Il repense aux projets qu'il a toujours repoussés. Créer sa boîte est en haut de la liste.

La blessure ne rend pas le projet plus facile. Elle le rend impossible à différer.

Reedin : commencer avant d'être prêt

Lorsque Damien quitte Naish en 2019, il n'a pas de produit caché prêt à sortir. Kevin Langeree est encore sous contrat. Ils construisent un business plan, réunissent leurs premières ressources et cherchent un nom. Damien propose d'abord « Superkite ». Kevin décline poliment. Les deux associés remplissent alors un fichier Excel avec leurs idées. Reedin apparaît dans la liste. Ils s'arrêtent dessus presque immédiatement.

Le démarrage se fait depuis un petit abri dans le jardin de Damien à Maui. Il dessine les ailes, développe la barre, contacte les usines et multiplie les allers-retours en Asie. Il raconte des journées de travail interminables, porté par l'excitation de voir enfin ses propres décisions prendre forme.

La séparation avec Naish est tendue. Loin de le décourager, les obstacles renforcent sa détermination.

Un ami lui donne alors le conseil qui résume toute cette période : arrêter de parler du kite et commencer à le dessiner.

« Et en fait, c'est le conseil dans la vie le plus important : c'est de commencer. »

La première barre Reedin intègre un système d'auto-swivel permettant de démêler automatiquement les avants. Damien voit ensuite le principe repris par plusieurs grandes marques. Il résume l'innovation avec humour : certaines idées lui prennent vingt ans et six mois. Vingt ans à ne pas les trouver, six mois à les concrétiser une fois l'urgence installée.

Table Mountain, puis le Covid

Damien travaille avec une image en tête : Kevin lançant le premier kite Reedin au King of the Air, devant Table Mountain. En janvier 2020, la scène se produit exactement comme il l'avait imaginée. Toute la fatigue des mois précédents remonte d'un coup. Damien pleure en tenant l'aile.

Le timing semble parfait. Il ne le restera pas longtemps.

Quelques semaines plus tard, le Covid bloque la Chine et les magasins annulent leurs commandes. La jeune marque aurait pu s'arrêter avant même d'avoir commencé. Certains partenaires maintiennent pourtant leur confiance, dont un shop de Montpellier qui conserve sa commande et paie en avance. Puis le marché de l'outdoor explose. Reedin trouve sa place.

Au moment de l'enregistrement, Damien annonce un chiffre d'affaires légèrement supérieur à 4 millions d'euros et huit salariés. La marque est rentable, mais seulement au-dessus de son point d'équilibre. Sa principale frustration n'est pas l'excès de stock : c'est de ne pas réussir à produire assez pour répondre à toute la demande.

Cette contrainte a aussi protégé Reedin. Faute de trésorerie suffisante, la marque n'a jamais pu surcommander massivement pendant l'euphorie post-Covid. Quand une partie de l'industrie s'est retrouvée avec des entrepôts pleins et des remises permanentes, Reedin a conservé un stock limité.

C'est l'un des enseignements business les plus intéressants de l'épisode : dans une jeune entreprise, le manque de moyens ralentit la croissance, mais peut aussi empêcher certaines erreurs coûteuses.

L'innovation est partout, à condition de regarder

Damien ne décrit pas l'innovation comme une illumination. Elle vient d'un besoin personnel, de centaines de sessions et d'une attention permanente à ce qui l'entoure. Dans les aéroports, il observe les chaussures et les sacs à dos. Il regarde les voitures, le ski, la voile et le windsurf. Puis il retourne dans les usines pour parler tissus, coutures, assemblage et contrôle qualité.

« Moi, quand je sors un produit, j'ai tout donné. Je ne sais pas quoi faire de mieux. Je suis à fond. »

Sa rencontre avec Ralf Groesel, fondateur de Brainchild Production, ouvre une nouvelle étape. Les deux designers ont longtemps travaillé en parallèle sans pouvoir échanger : le design de kite est un métier solitaire, sans école, sans manuel et avec peu de possibilités de partager ses problèmes avec un concurrent.

Leur première conversation dure trois heures. Damien envoie ensuite un fichier de kite contenant vingt ans de petits secrets de conception. La collaboration repose sur la confiance et combine le travail de shape de Damien avec les nouveaux procédés de fabrication développés par Brainchild en Macédoine du Nord. Reedin lance ainsi des ailes plus légères, dont l'HyperModel, puis le WhisperModel destiné au vent très léger.

La même logique donne naissance à la Snackpack. À Hawaii, Damien voulait une seule planche pour sauter à l'aller et surfer au retour, sans devoir repasser sur le récif pour changer de matériel. Le résultat mélange le comportement d'une planche de surf et la facilité bidirectionnelle d'un twin-tip. Un produit né d'un usage précis, resté plusieurs années dans son ordinateur avant de devenir l'un de ses projets les plus personnels.

Le produit avant le tableau Excel

Damien ne cache pas les sujets financiers : la trésorerie, les salaires néerlandais, les magasins qui paient tard et la difficulté à financer suffisamment de stock. Mais ce n'est pas ce qui le fait se lever le matin.

Son vrai indicateur de réussite est beaucoup plus simple. Il aime observer un rider qui ne sait pas qu'il est là, l'entendre sortir de l'eau et dire qu'il s'est régalé avec l'un de ses produits.

« Voir des riders contents sur mes produits, c'est ça qui me drive. »

Ce moteur explique aussi pourquoi il préfère parfois entendre ce qui ne va pas. La critique fait mal quelques minutes, puis devient la matière de la version suivante.

Damien et Mat pour MORDU

Les temps forts de l'épisode

  • 🪁 Le parcours d'un designer majeur du kite : de Marseille à Maui, puis de Takoon à quinze années de création chez Naish.

  • 🦵 La blessure qui change tout : trois mois allongé et une conviction nouvelle, la vie est courte.

  • 🚀 La naissance de Reedin : un fichier Excel pour le nom, un abri de jardin pour bureau et un premier kite lancé au King of the Air.

  • 💸 La réalité derrière la marque : plus de 4 millions d'euros de chiffre d'affaires, huit salariés, mais un cash-flow encore sous tension.

  • 🧠 La méthode Girardin : observer, tester, écouter les riders, retourner à l'usine et recommencer jusqu'à ne plus savoir quoi améliorer.

À découvrir sur MORDU

Liens et références

Damien GIRARDIN et Mat sur le stand REEDIN du mondial du vent

Écouter l'épisode

Retrouve l'intégralité de l'échange avec Damien Girardin sur MORDU, le podcast des passionnés de glisse et d'outdoor.

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