Erwan Jauffroy : après la Corse, cap sur la Manche !
Traverser la Méditerranée en downwind foil, sans voile ni moteur. Puis repartir vers un nouveau défi encore plus hostile : la Manche. Erwan Jauffroy est de retour dans MORDU
Crédit Photo : Erwan Jauffroy / Anaïs Leroux
Deux ans après sa première Fat Interview, on retrouve Erwan Jauffroy à Gruissan, en plein Défi Wind. Le décor a changé : plus de studio parisien, mais un chalet en bois, une journée de ride dans les pattes, et cette ambiance très MORDU où l’on parle aventure, mer, fatigue, projets fous… et tisane plutôt que bière, parce que tout le monde est rincé.
Depuis son premier passage dans le podcast, Erwan a changé de dimension. À l’époque, il préparait encore un projet un peu secret : relier le continent à la Corse en downwind foil, sans voile ni moteur. Un pari immense, fragile, pas encore financé, pas encore certain, mais déjà très fort dans sa tête.
Aujourd’hui, il revient sur ce qui s’est vraiment passé derrière l’exploit : la recherche de partenaires, la logistique, les doutes, le premier départ avorté, les crampes, l’arrivée à Calvi… et surtout cette envie de raconter autre chose qu’une simple performance sportive.
C'était du mode startup
Ce qui frappe dans le récit d'Erwan, c'est qu'il ne parle pas de ce projet comme d'un exploit sportif. Il en parle comme d'une entreprise. Un projet à monter de zéro, à financer, à vendre à des partenaires qui ne croient pas encore que c'est possible.
"J'étais dans la phase sans doute la plus difficile, qui est un peu mode startup. Tu penses que tu peux y arriver, mais tu n'es pas trop sûr. Et tu es obligé d'aller chercher à convaincre des gens, embarquer des gens avec toi dans ton projet."
Presque 100 000 euros de budget. Une dizaine de personnes impliquées. Un bateau à tenir en attente pendant des semaines, le temps que la météo s'aligne. Et cette pression silencieuse, omniprésente, de ne pas décevoir ceux qui ont cru en lui avant même que la chose soit prouvée. Ce n'était pas de la peur, précise-t-il. C'était une motivation.
"Je savais que c'était une motivation extrêmement forte de ne pas décevoir les gens qui croient en moi. Jusqu'à arriver à Calvi, c'était une motivation plus importante. Quand c'était très dur, me dire que je leur dois de réussir."
Crédit Photo : Erwan Jauffroy / Anaïs Leroux
Le faux départ et la leçon des procédures
Le 31 mai 2024, tout était en place. Code vert déclenché. Équipe mobilisée. Frais engagés. Erwan est sur le départ avec Charles Caudrelier et Eric Perron, deux navigateurs qui comptent parmi les sept personnes au monde à avoir bouclé un tour du monde en solitaire en ultime. Mais la météo s'emballe. 35 nœuds établis, 3 à 4 mètres de mer, et une tendance à monter encore.
Erwan a envie d'y aller. Il a tellement envie d'y aller. Et c'est exactement là que ses deux co-équipiers interviennent.
"Dans les prises de décision, il y a des perturbateurs qui sont communs à plein de choses. C'est les émotions, mes enjeux financiers et l'ego. Et en fait, les procédures étaient là pour protéger. Charles et Eric m'ont dit : rappelle-toi, tu as fixé des cadres."
Demi-tour après 15 à 20 kilomètres. Une décision difficile. Un soulagement immédiat. Et, avec le recul, une répétition générale en conditions réelles qui allait tout changer pour la suite.
47 kilomètres et le mode survie
Le 12 juin. Cette fois, les conditions sont là. Erwan s'élance. Et au bout de 47 kilomètres — sur les 248 que compte le parcours, les crampes arrivent.
"J’en ai fait 47, il m'en reste 200. Ça va être très long… Et à partir de ce moment-là, je rentre en mode survie."
Pas de la douleur au sens dramatique du terme. Plutôt cette expérience que connaissent tous ceux qui ont fait de l'ultra-distance : les cycles, la capacité à faire abstraction, le cerveau qui prend le relais quand le corps commence à envoyer des signaux d'alarme.
"Tu dois réussir à faire abstraction de ça et continuer vers ton objectif. Il y a des cycles. Et quelque part, c'est ça que je cherchais aussi. C'est de voir ce que j'avais dans le ventre. Et j'ai appris sur moi dans ce moment-là."
Et puis, à un moment dans la traversée, alors que Calvi commence à n'être plus une abstraction mais une réalité qui se rapproche — tout disparaît.
"Quand j'ai compris que j'allais vraiment y arriver, à ce moment-là, j'avais plus mal nulle part. Et là, tu te dis : la puissance du cerveau, elle est incroyable."
Crédit Photo : Erwan Jauffroy / Anaïs Leroux
L'arrivée, et les deux nuits sans dormir
12 heures et 19 minutes. 248 kilomètres sur l'eau. Première mondiale.
"C'est un mélange de soulagement, de joie, de fierté, de reconnaissance aussi. Tu penses à ta famille qui a subi toute la préparation, qui était là. Et les partenaires... C'était très, très intense."
Il n'avait pas visualisé l'arrivée, dit-il. Pas à cette intensité-là. Parce qu'en course comme en vie, se projeter sur la ligne d'arrivée, c'est risquer de ne plus voir ce qu'il y a devant soi. Le soir, dîner discret sur le port de Calvi. Pas vraiment faim. La réalisation n'est pas encore là. C'est le lendemain, le téléphone qui s'allume, les messages qui s'accumulent, que quelque chose bascule.
"Tu te rends compte que t'as fait le truc que tu voulais faire, qui parlait pas forcément à grand monde quand t'as cherché à monter le projet. Après, tu l'as fait, et en fait, tu te rends compte que ça a touché les gens."
Deux nuits sans vraiment dormir. Trop d'adrénaline. Trop de réalisation progressive.
La chose dont il est le plus fier
Il y a dans la manière dont Erwan parle de ce projet quelque chose qui déborde le sportif. Il ne le raconte pas comme une performance. Il le raconte comme une forme d'accomplissement profond, peut-être le plus sincère de sa vie.
"À part ma famille, mes enfants, je pense que c'est la chose dont je suis le plus fier dans ma vie. C'est d'avoir monté ce projet et d'être arrivé au bout. Et d'avoir touché des gens en donnant ce que je pense être la meilleure version de moi-même. Et la vraie version de moi-même aussi."
Erwan Jauffroy n'a pas cherché à être un super-héros. Il a cherché à montrer les choses telles qu'elles étaient : les doutes, les crampes, la radio à laquelle il répond à peine parce qu'il est dans le dur.
"Quand tu te demandes en train de pleurer, que c'est dur, que le mec pose des questions à la radio et que tu réponds à peine... tu te livres. Et tu sais jamais trop comment ça va être perçu. Et tu t'aperçois que t'as montré ce que t'es vraiment."
Au Défi Wind pour une autre raison
Deux ans après cette traversée solitaire et très engagée, Erwan revient dans l'arène mais pour quelque chose de très différent. Enchaîner les trois disciplines du Défi Wind : kite, wing et windsurf, sur dix jours. Pas pour gagner. Pas pour prouver quoi que ce soit. Pour le plaisir, pour la communauté, et pour exposer l'événement à un public qui ne le connaît pas encore.
"J'ai ma communauté, mes réseaux, pour exposer peut-être le Défi à un public qui n'est pas exactement le même que l'habituel du Défi. Et puis quelque part, pour préparer mes prochains projets, ça tombe assez bien d'avoir un bloc un peu intense."
Il avoue appréhender le windsurf, lui qui a tellement navigué mais en fait si peu désormais, avec le kite et le wing déjà dans les jambes. Mais il y a dans cette appréhension quelque chose de délicieux, presque de volontaire. Erwan Jauffroy aime les situations où il ne sait pas exactement ce qu'il va trouver.
La Manche, en grande largeur
Et puis vient la grande annonce. Depuis presque deux ans, Erwan prépare en silence un nouveau projet. Il ne veut pas faire un record. Il veut raconter une histoire.
"Après avoir relié deux territoires, continent et Corse, j'aimerais relié deux pays."
La traversée de la Manche. Dans sa grande largeur. Depuis l'Angleterre, en direction de la France. En SUP foil downwind, sans voile, sans moteur. La Manche avec son trafic maritime le plus dense au monde, ses courants extrêmement puissants, son eau froide, et des cargos qui avancent à 25 nœuds dans un détroit où il n'y a nulle part où se cacher.
" Je ne suis pas sûr d'y arriver. La Manche, c'est très hostile."
Cette modestie-là n'est pas de la fausse humilité. C'est la même chose que dans le premier épisode, quand il disait "juste relier les deux territoires".
Une chose est sûre, toute la communauté des riders va suivre ce nouvel exploit de près.
Temps forts de l’épisode
• 🌊 248 km en 12h19 — La traversée continent-Corse en SUP foil downwind. Première mondiale. Le 12 juin 2024.
• 😬 47 km, les crampes — "Putain, il m'en reste 200. Et à partir de ce moment-là, je rentre en mode survie."
• 🧠 La puissance du cerveau — Quand Calvi est en vue, les crampes disparaissent. "J'avais plus mal nulle part."
• 😴 Deux nuits sans dormir — Trop d'adrénaline. La réalisation arrive le lendemain, avec les messages.
• 🏆 La chose dont il est le plus fier — "À part ma famille, c'est la meilleure version de moi-même et la vraie version de moi-même."
• 🚫 Le faux départ du 31 mai — 15 km puis demi-tour. La leçon des procédures face aux perturbateurs : émotion, argent, ego.
• 🏁 Défi Wind 2026 — Kite + Wing + Windsurf, 10 jours. "Je me régale. Je n'ai pas vraiment d'objectifs sportifs."
• 🌊 La Manche — Prochaine traversée : Angleterre → France. "C'est très hostile. Je ne suis pas sûr d'y arriver.
À découvrir sur MORDU
➡️ Pierre Mortefon — L'art de gagner sans jamais paraître vouloir gagner (ep. 44)
➡️ Rémi Bertoche — Les vagues impossibles et la vie derrière (ep. 46)
➡️ Défi Wind 2026 — Le bilan complet de l'édition (DÉCRYPTER)
➡️ Et évidemment, la première interview Erwan Jauffroy sur Mordu — mordu-podcast.com
Liens et références
• Water Sports Zone : la chaîne YouTube incontournable d'Erwan Jauffroy : youtube.com/@WaterSportsZone
• Site officiel du Défi Wind : defiwind.fr